Rkia Abouali a mis dans son lit un juge meknassi et couché sur vidéo ses aveux de corruption. Révélées dans les médias, ces confessions sont des preuves à charge contre l’appareil judiciaire marocain. Radioscopie d'un fait divers aux ramifications aussi multiples qu’obscures.
-Driss Lefteh: Le juge pépère
-Mohamed Abouali: Le maître chanteur
-Hafida: La bonne de la matronne
-Mostapha Abouali: Le businessman
À Tighssaline, bourgade de 14 000 habitants à une vingtaine de kilomètres de Khénifra, Rkia Abouali est une figure locale connue de tous, bien avant de devenir une star des médias. Femme à poigne, dotée d'une forte personnalité, elle était le chef du clan Abouali, palliant le caractère effacé de son père, avant de prendre les rênes du pouvoir de manière affichée à la mort du paternel, ancien militaire.
D'après les habitants, elle a toujours été connue pour tenir une maison close et traficoter dans le haschich et l'alcool. “Elle tenait plusieurs maisons de prostitution”, affirme Moha Ouali Arifi, président de l'association Tighssaline. Rien d'exceptionnel, en quelque sorte, pour la région. Comptant de nombreuses maisons closes, la localité du Moyen-Atlas a bâti une partie de sa réputation sur l'amour tarifé et les attirails de la “qsara” : alcool, chikhate et haschich. Toute une économie locale s'est d'ailleurs développée autour de la prostitution. Cela va du boucher qui fournit les fêtards, jusqu'au propriétaire qui loue ses bâtisses entre 700 et 1300 dirhams par mois à des maquerelles, plutôt qu'à un locataire lambda qui n’en paierait que 300. Dans ce micmac local où tous les coups sont permis, Rkia Abouali entretient des rapports conflictuels avec la toute puissante gendarmerie. à Tighssaline, contrée rurale où le siège du caïdat est sans caïd, le gendarme reste le symbole suprême du Makhzen.
Ici, la noukta du paysan rétorquant à son fils médecin “si tu avais étudié plus longtemps, tu aurais pu être gendarme” prend toute sa dimension. Un gendarme comme l'adjudant-chef Soudassi, véritable deus ex machina dans la bourgade, avant sa mutation en 2002. Pendant son règne, l'homme fort de la localité aurait d'ailleurs jeté son dévolu sur Rkia, jolie femme divorcée. “Il la harcelait par ses avances”, raconte la mère de cette dernière. Version des faits d'après elle : “Soudassi l'a abordée à nouveau alors qu'elle revenait de la salle de sports. Il l’a ensuite entraînée de force dans un café de chikhate. Prévenu, mon fils Mohamed est intervenu pour défendre sa sœur. Résultat : tout le monde a été embarqué”. Rkia se retrouve accusée de prostitution tandis que son frère est arrêté pour trafic de drogue.
Forte tête, Rkia, à sa sortie de prison deux mois plus tard, décide de se venger. Elle enregistre, sur cassette audio, l'adjudant-chef Soudassi alors qu'il avoue l'avoir piégée. Afin de récupérer la cassette, ce dernier aurait déclenché une vendetta contre la famille Abouali dont 4 des membres (y compris Rkia) se retrouvent derrière les barreaux. Traité par la Cour d'appel de Meknès, ce dossier judiciaire va être à l'origine de la rencontre entre Rkia et le juge Driss Lefteh. Leur “chanson d'amoureux” et le sésame de Rkia vers la première ligue : la justice meknassie.
idylle à la Cour d'appel
Selon la famille Abouali, Driss Lefteh aurait remarqué Rkia au tribunal où elle était jugée. Après avoir statué sur sa liberté provisoire, “il l'a abordée à la sortie et l'a emmenée dans sa voiture à l'hôtel”, raconte la sœur de Rkia, qui affirme avoir été présente ce jour-là. à Khénifra, landerneau sans loisirs où l'on tue le temps au café, une autre version de la rencontre circule depuis l'éclatement de l'affaire dans les médias… Les déboires du juge auraient commencé bien avant dans un taxi collectif. Notable jouissant d'une bonne réputation à Khénifra, où il réside depuis plusieurs années, le juge Lefteh a l'habitude de se rendre au tribunal de Meknès en grand taxi. C'est ainsi que fin 2000, mallette à la main, il attendait son tacot comme d'habitude, devant sa maison coloniale à l'entrée de Khénifra. Passagère du même taxi, la mère de Rkia serait descendue ce jour-là, également, au tribunal de Meknès où sa fille passait en jugement. Dans le véhicule, elle se serait plainte auprès des autres passagers de l'injustice faite à sa fille. Silencieux, le juge Lefteh n'aurait rien perdu de la conversation. A-t-il proposé son aide à la mère ? Est-il tombé sous le charme de Rkia en la voyant au tribunal ? Questions encore sans réponse. Il n'en demeure pas moins qu'à partir de 2001, le juge loue un appartement pour Rkia à Hay Salam, à l'entrée de Meknès. C'est là qu'elle le recevra pour des parties fines, lui comme quelques uns de ses amis juges. Toute choquante qu'elle paraît, la pratique est courante dans le milieu judiciaire meknassi même. “Il m'arrive souvent de faire la fête avec des cadis en compagnie de prostituées”, raconte à ce propos un avocat de la place, qui ajoute avec une moue dégoûtée : “Driss Lefteh ne connaissait pas les règles qui régissent ce type de relations. Il est resté trop longtemps avec cette p… et a manqué à son statut en s'acoquinant avec une fille de Tighssaline”.
Durant trois ans, de 2000 à 2003, Driss Lefteh rend régulièrement visite à Rkia. Cette dernière finit même par inscrire ses deux enfants, nés d’un mariage précédent, dans des écoles de la ville. Rkia présente aussi une partie de sa famille au juge, qui n'apprécie pas leur passé judiciaire. “Il n'aimait pas mes visites et me traitait à chaque fois de voleur de grand chemin”, raconte Mohamed, le frère de Rkia. Méprisée pour son côté provincial et cheap, Rkia “bent Tighssaline” est loin d'être stupide. Elle saisit tout de suite tout le parti qu'elle peut tirer d'une relation sexuelle avec un juge de Meknès, là où réside le vrai pouvoir. à Rome, elle fait comme les Romains et devient familière des rouages officieux de la justice meknassie. Rkia se lance dans une nouvelle activité : intermédiaire dans les affaires judiciaires contre espèces sonnantes et trébuchantes. “C'est monnaie courante”, affirme une maquerelle meknassie qui, parallèlement, sert aussi d'intermédiaire dans les affaires de bakchich à verser aux juges. Déjà rodée à l'accumulation de preuves à charge, Rkia décide de filmer les confessions du juge Lefteh sur l'oreiller. Elle lui tire les vers du nez sur un dossier judiciaire où il aurait touché des pots-de-vin, mais aussi sur deux avortements qu’il lui a payés quand elle est tombée enceinte de ses oeuvres. Au bout de trois ans de batifolage, le juge décide de mettre fin à sa relation avec Rkia en 2004. Lassé non pas du corps de Rkia, mais de ses petits chantages. Il n'avait encore rien vu. Il ignore, à l'époque, l'existence de la cassette de ses aveux et ébats sexuels. Suite à la rupture, Rkia quitte alors la “grande ville” pour revenir dans son patelin perdu, Tighssaline.
Les Affranchis de Tighssaline
Un jour de 2004, Driss Lefteh aurait rejoint Rkia dans son fief pour un ultime dîner, à en croire la mère de cette dernière. Il lui aurait alors annoncé qu'il n'obtempérerait plus à son chantage. “C'est ce soir-là qu'elle lui a parlé de la cassette”, rapporte Nora, la sœur de Rkia. “Suite à cela, Rkia a reçu plusieurs propositions d'intermédiaires pour récupérer l'enregistrement. Certains lui ont même proposé dernièrement 400 000 DH contre la cassette”, ajoute Nora. Rkia décline toutes les propositions, elle sait que la cassette est trop précieuse. Avec un juge à la Cour d'appel de Meknès dans la poche, elle a trouvé un parapluie contre la gendarmerie locale. Rkia se serait même servie de l'enregistrement pour booster sa carrière de maquerelle. Forte de ses protections, ou se sentant désormais en position de force, Rkia aurait bouleversé le petit business entre amis, selon des habitants de Tighssaline. Elle aurait notamment mis en place une politique marketing agressive, utilisant ses frères, Mustapha et Mohamed, comme bras armé pour casser la concurrence. “Ses frères entraient de force dans les autres maisons closes pour effrayer les clients. Pire encore, ils séquestraient les clients de la maison tenue par Rkia, n'acceptant de les libérer qu'après remise d’une somme d'argent”, rapporte un correspondant local de la presse nationale.
Sur ce, le juge Driss Lefteh obtient sa nomination au tribunal de la famille de Khénifra, pour se rapprocher de sa femme et de ses enfants. Erreur stratégique, selon ce même correspondant, puisqu'il est désormais sur le territoire de Rkia, qui aurait alors accentué sa pression. à Khénifra, on commence à jaser autour des interventions de Rkia, qui se vante de pouvoir régler toute affaire judiciaire. Très vite d'ailleurs, l'existence de la cassette s'ébruite dans le “milieu” de la ville.
Famille de la région enrichie dans les carrières de roches et de sables, les Belfreikh auraient tenté de négocier la cassette avec Rkia. “Ils avaient des problèmes judiciaires pour un litige commercial et voulaient récupérer l'enregistrement pour faire pression sur les juges”, explique un avocat meknassi bien informé au sujet de l'affaire. Rkia aurait à nouveau rejeté toutes les propositions. Débute alors un scénario digne de la mafia où, faute de terrain d'entente, on n'hésite pas à manier la machette et le fusil de chasse : une simple coutume dans la région. Ainsi, dans la nuit du 3 juillet 2004, sous les yeux des habitants du patelin, les frères Belfreikh enlèvent Mohamed, le frère de Rkia. Cette dernière avertit la gendarmerie qui décide de tendre un piège aux ravisseurs. Rendez-vous est pris avec les kidnappeurs à Khénifra, pour la remise de la cassette. Le piège fonctionne et l’ un des frères Belfreikh est arrêté. “Avertis, les complices ont emmené mon frère Mohamed dans la montagne pour le tuer”, affirme Nora, la sœur de Rkia. En route, le frère réussit cependant à échapper à ses ravisseurs. “Quand ils se sont arrêtés chez une paysanne pour lui emprunter une pioche, j'en ai profité pour m'échapper”, raconte Mohamed Abouali. Les responsables de l'enlèvement passent aux aveux et purgent six mois de prison… avant d'être remis en liberté provisoire. Une clémence inexplicable pour un enlèvement, une séquestration et deux jours de tortures sur Mohamed Abouali. Ce n'est pas la seule bizarrerie dans un dossier qui n'en manque pas. Pour la première fois, un document officiel fait référence à la cassette vidéo en possession de Rkia. Il s'agit, ni plus ni moins, du rapport de gendarmerie relatant l'enlèvement. Pourtant, les gendarmes n'enquêteront pas sur le contenu de l'enregistrement. Discrétion des autorités sur le sujet, enlèvement de son frère en public quasi étouffé, la possession de la cassette commence à tourner au vinaigre pour Rkia Abouali. Ce n'est pourtant que le début de son bras de fer avec les représentants de l'ordre et de la justice. Le “meilleur” reste à venir.
La chasse à la cassette
Après une période d'accalmie, les hostilités sont à nouveau déclenchées en mars 2006. Selon la famille Abouali, la première victime n'est autre que Hafida, la bonne de Rkia quand elle vivait à Meknès. Ayant suivi Rkia à Tighssaline, elle est agressée par un inconnu réclamant la cassette. Mostapha, frère cadet de Rkia, intervient pour la défendre. Il est arrêté, interrogé et incarcéré. Le lendemain, une série de plaintes à son encontre tombe comme vache qui pisse… et fort à propos. Ainsi, des commerçants de Tighssaline, en affaires avec Mostapha Abouali, portent plainte contre lui, l'accusant de leur avoir extorqué des chèques de garantie sous la menace. Accusé d'avoir participé à ces agressions, son frère Mohamed est arrêté une semaine plus tard. Pourtant, avérés ou non, les faits remontent à plusieurs mois selon le rapport de gendarmerie. “Notre arrestation avait pour objectif de mettre la pression sur Rkia afin qu'elle livre la cassette au juge Lefteh. On m'a fait parvenir plusieurs messages en cellule pour me convaincre de raisonner ma soeur”, accuse Mostapha Abouali depuis la prison de Sidi Saïd, où il est incarcéré depuis mars 2006.
Même son de cloche chez son frère Mohamed, emprisonné également depuis la même date : “Au cours de mon audition par le juge d'instruction, il a demandé à sa secrétaire et à mes avocats de sortir un moment. Une fois seuls, il m'a proposé un marché : la cassette contre ma liberté”.
Contacté, un des trois avocats de la famille, présent ce jour-là, confirme ce tête à tête non conforme à la procédure : “Le juge d'instruction nous a demandé de nous retirer, chose qui ne se fait jamais”. Et d'ajouter : “Quand j'ai voulu avoir accès au dossier, je l'ai retrouvé au fond d'un placard du tribunal au milieu de plus de 2000 dossiers qui traînaient là depuis des années. Pire encore, l'audition des frères Abouali est achevée depuis 4 mois, mais leur audience n'a eu lieu que cette semaine”. L'étau qui s'est resserré autour de Rkia semble lié à l'arrivée d'un nouvel adjudant de gendarmerie. Ce dernier serait décidé à briser le clan Abouali pour récupérer la cassette, raconte-t-on chez certains habitants de Tighssaline. Abdelhak Laraki, l'un des avocats des frères Abouali, est d'ailleurs en possession de témoignages certifiés de résidents de la localité. Dans ces documents, ces derniers accusent de manière explicite le chef de la brigade de gendarmerie d'avoir fait pression sur eux pour qu'ils déposent des plaintes contre les frères Abouali. Acculée, Rkia Abouali décide de dégoupiller la grenade qu'elle a entre les mains depuis 2002. Elle rend publique l'existence de la cassette des aveux du juge Lefteh dans Al Michaâl, un hebdomadaire arabophone national, à qui elle donne une copie CD de la cassette. Censée allumer la mèche, l'étincelle Al Michaâl se révèle être un pétard mouillé du point de vue médiatique (lire encadré “Médias”). Sauf pour le ministère de la Justice qui mute Driss Lefteh à Souk Larbaâ. “Après l'article d’Al Michaâl, le juge d'instruction a gardé pendant un mois le dossier sur son bureau en attente d'instructions de Rabat”, affirme pour sa part l’un des trois avocats des frères Abouali. L'affaire rebondit dans les médias quelques mois plus tard, quand le quotidien Al Massae revient sur le dossier “la p… et le juge”, comme on l'appelle désormais dans la région de Khénifra. C'est le branlebas de combat au ministère qui décide de suspendre Lefteh le 23 mars dernier. à l'heure actuelle, le juge est en “attente de la décision de la Cour Suprême”, comme le précise un communiqué du département de Mohamed Bouzoubaâ.
Rkia, seule contre tous
Aujourd'hui, Rkia paie aussi le prix fort pour avoir nargué les autorités avec sa cassette. Convoquée par la police le 26 mars dernier, elle se rend au commissariat avec l'enregistrement. Incarcérée dans la foulée, elle est accusée de prostitution, trafic de drogue et… homicide involontaire. Ce dernier chef d'inculpation reposerait sur une lettre de dénonciation anonyme et concerne un cadavre non identifié retrouvé en 2004. La police aurait d'ailleurs toutes les peines du monde à trouver des éléments solides pour alimenter le dossier à charge. Elle a été cependant entendue par le procureur le 30 mars dernier dans un tribunal où presque tout le microcosme judiciaire meknassi était présent pour “admirer la bête”. Réflexe corporatiste ou peur des conséquences, le barreau de Meknès ne s'est cependant pas bousculé au portillon pour défendre Rkia, le maître chanteur qui a osé dénoncer la corruption des juges locaux. “Il y a une forme de solidarité du milieu judiciaire meknassi. Certains estiment même légitime le fait de fabriquer de toutes pièces un dossier contre Rkia, car elle a porté atteinte à la réputation de tous les juges”, justifie un avocat de la place. Ceux qui estiment que le juge Lefteh devrait aussi être poursuivi ne se mouillent pas pour autant. Sinon pour plaisanter sur l'affaire. Cadis et avocats, connus pour leurs activités nocturnes peu orthodoxes, font de l'enregistrement de Rkia la blague du moment, dans les couloirs du tribunal de Meknès. C'est à qui aurait vu l'autre en pleine activité sexuelle filmée par la matronne de Tighssaline. Par contre, il y a un magistrat qui ne rit pas du tout en ce moment. Sur un autre enregistrement livré par Rkia, on le verrait, ivre, dire à sa maîtresse : “Tu es le Droit !”. Une amante qui ne serait autre que Hafida, la bonne de Rkia quand elle vivait avec le juge Leftah à Meknès. D'autres cassettes mettant à nu d'autres magistrats de la ville existent. Rkia les aurait soigneusement cachées. “J'ignore ce qu'elles contiennent et l'endroit où elles se trouvent”, souffle la mère de Rkia sur le pas de sa porte. Puis à l'abri des regards, elle sort une cassette VHS cachée sous ses vêtements. Il ne s'agit que du film des ébats du juge Lefteh. Ce n'est déjà plus un scoop, la copie CD circule dans les rédactions des journaux du Maroc depuis quelques semaines. Cinq autres juges se seraient aussi retrouvés acteurs malgré eux des films amateurs de Rkia. Quid de leurs noms ? Rkia maintient le suspense.
Source : telquel-online.com