La dot est-elle aussi neutre et sans effets secondaires sur la psychologie féminine qu’il n’y paraît ? Que dissimule, dans ses implicites culturels, l’action de “donner” de l’argent pour l’homme, et l’action d’en “recevoir” pour la femme, avant de faire l’amour la première fois ? En créant une véritable mentalité du “recevoir de l’argent” chez la femme, la dot se révèle une trappe ouverte à tous les types d’entretiens par l’homme. Elle favorise aussi et surtout, peut-être, le terrain à la vente du corps féminin...
Le mahr ou le s’daq, dans la charia, est un droit de la femme, exigible dès que le contrat de mariage est conclu. L’homme doit s’en acquitter intégralement après la consommation du mariage. La “consommation” veut dire ici “faire l’amour”. Ça tombe un jour sur les couples, à un moment ou à un autre, même si les partenaires se fréquentent depuis belle lurette et se connaissent sur le bout des doigts… “Je te donne combien le jour de l’acte” ? Il est question ici de akd annikah, littéralement “acte de fornication”, que l’argent de la dot et les présents de l’homme vont “purifier”, rendre légitime et halal. Que la femme y renonce ou pas, son futur mari aura droit à un passage devant les adouls et à la question qui tue : “Combien ?”.
On ne reviendra pas sur l’aspect commercial du contrat de mariage islamique. On ne reviendra pas non plus sur le leurre, sur les tensions engendrées au sein du couple et dans les belles-familles. Nul besoin de rappeler, non plus, que la dot est un instrument de domination du genre instauré par la charia pour organiser la société patriarcale. Les mariages “argumentés” avec de l’argent ont permis, de tout temps, de “forcer” les liens matrimoniaux, de préserver l’étanchéité des classes sociales, parfois d’exercer un chantage sur l’homme (Lire le reportage p. 100). Mais pour la psychologie féminine, qu’en est-il ? Les versets du Coran sur la dot islamique parlent sans ambiguïté de rapports intimes et de sexualité : “Puis, de même que vous jouissez d’elles, donnez-leur le mahr qui leur est dû” (Sourate 4, Les Femmes, verset 24). Dans le même verset, il est encore dit : “Il n’y a aucun péché contre vous à ce que vous concluez un accord quelconque entre vous après la fixation du mahr”, l’accord, le lien entre les époux après la fixation du mahr étant synonyme ici de rapports sexuels. Comment analyser, sur un plan cognitif et structurant chez les femmes, la culture de la dot ? Qu’implique-t-elle dans la vie psychique des adolescentes, qui se construisent avec l’idée socialement correcte d’être entretenues et de recevoir de l’argent pour se marier ?
La mentalité du “recevoir de l’argent”
Dans une autre sourate célèbre, c’est le mot “toucher”, c’est-à-dire le contact physique des corps, qui accompagne le mahr : “Et si vous divorcez d’avec elles sans les avoir touchées, mais après avoir fixé leur mahr, versez-leur alors la moitié de ce que vous avez fixé” (Sourate 2, La Vache, verset 237). La culture du mahr est dévastatrice psychologiquement. La charia inscrit, très tôt chez les femmes, une mentalité d’attente et de réception de l’avoir de l’homme. Inconsciemment, avec les interdits sexuels qui associent sans cesse la sexualité à un cadre matrimonial, elles traîneront pour la plupart un vieux fonds fantasmatique : Corps sexuel = Mariage = Argent (le mahr englobe également les présents). Cet argent, dans les traditions sociales, les femmes sont rarement sensibilisées à aller le conquérir d’elles-mêmes et à se construire indépendamment de l’attente de l’homme (un sauveur en l’occurrence). Cet argent mythique de la valeur féminine intrinsèque, provient toujours de l’autre genre, de l’homme, si bien que les réseaux d’associations psychiques se complètent. Faire l’amour signifie, pour la loi, le faire dans un cadre légal, mais il ne peut être fait qu’après la tractation de la dot. En clair, l’ambiguïté de la sémantique inconsciente est la suivante : faire l’amour après avoir reçu de l’argent ! La dot motive chez la fillette et l’adolescente un caractère et forge un trait culturel, une véritable mentalité du “recevoir de l’argent”, au détriment d’une “gratuité” de l’acte d’amour. L’idée de la gratuité de l’amour charnel est impossible à conceptualiser dans la charia. Or, c’est bien cette contre-valeur de “gratuité” dans le corps, opposée à l’idée de la dot, qui devrait exister pour libérer la cognition des femmes. Les traditions éducatives, toutes classes sociales confondues, transmettent bon gré, mal gré la loi et l’inculquent dans les esprits, bien que la réalité soit quelque peu différente des stéréotypes et des modèles amoureux de la charia. Les milieux populaires et le monde rural vivent bercés dans la mythologie de cette attente bienfaitrice de l’homme sauveur. Mais chaque classe sociale, cloisonnée par le biais de la dot, est perchée à la classe qui lui est immédiatement supérieure : la classe des démunis à la classe moyenne, la classe moyenne à la classe bourgeoise et la classe bourgeoise à la classe des nantis, chacune ayant des “épouses” en attente de prétendants supérieurs.
L’érotisation du corps féminin et l’argent
Dans les codes sociaux, l’érotisation du corps féminin est fortement liée à la dot. La femme n’existe en tant qu’individu qu’à travers ses compétences à être épouse, à provoquer le désir foudroyant, et ensuite à porter des enfants en mère de famille. Force est de constater que pour la charia, c’est la dot qui permet aux hommes et aux femmes de s’accomplir en tant qu’adultes, de le devenir via le mariage qui scelle l’identité sociale des individus et autorise l’accès à la vie adulte. En psychanalyse, ce stade du devenir adulte, variant d’une société à une autre, est appelé “entrée dans la génitalité”, et implique une découverte et une pratique de la sexualité par les femmes et les hommes. En arrimant cette phase du devenir adulte à l’événement du mariage de la femme, la charia surdétermine la valeur de la donation féminine (la virginité ou le plaisir). Elle érotise l’objet sexuel à préparer pour le grand jour. Dans les recoins obscurs des traditions sociales, la charia transforme les femmes en marchandises valorisées au moment de la demande de leur main. On peut se demander, dès lors, si le cadre relationnel institué par la charia, n’est pas favorable à l’exposition et à la vente pécuniaire de cet objet de désir qu’est la femme ? De le faire circuler à qui mieux mieux sur le marché de l’offre et de la demande sociale ?
Cela d’ailleurs a été longtemps une réalité des mariages arrangés au Maroc, dans lesquels les femmes, peu visibles dans la société, charmaient l’homme par la description qu’en faisaient les proches. Elles étaient interchangeables et dépersonnalisées. Sans les voir, l’homme choisissait sa campagne en l’imaginant à travers des mots cinglants de désir et fantasmatiquement codés (la taille, la cambrure, les mollets, les détails du visage, la gorge synonyme de seins, mais aussi des caractéristiques érotiques et sociales comme les manières, la démarche, la voix, le regard, l’origine des parents, le niveau de vie, etc). Derrière la charia, se cachent des fantasmes masculins, et un imaginaire érotique dont fait partie la dot.
La prédisposition à vendre son corps
Dans les présupposés véhiculés par la dot, l’absence de mariage, dans la vie d’une femme, n’annule pas le schéma culturel déposé au creux de son être comme une injonction vague mais pourtant là. La pauvreté aidant dans une large frange de la société, l’analphabétisme, l’absence d’issue à l’équation “sexe et argent” rend plausibles, envisageables, du moins non condamnables socialement, tous les types d’entretien par les hommes. L’ouverture de la psyché féminine à des considérations marchandes laisse la trappe béante à la prostitution et à la contrepartie en avoir. En rappel, l’enquête choc “Les femmes et l’argent”, réalisée par le bureau DS Marketing pour Femmes du Maroc (janvier 2008), avec ce chiffre : 33%, souvent des femmes cadres, “comprenaient” que le genre féminin se prostitue et arrondisse ses fins de mois pour de l’argent. Une acceptation toute “sociale”, car la dot du mariage met en gravitation la relation du genre dans un autre registre que celui de l’attirance physique et de complétude psychologique. Il n’y a plus d’histoire d’amour qui doit unir deux individus. Du moins, à côté de celle-ci virevolte la symbolique dot qui ruine toute velléité et ambition de réel partenariat du projet à deux. Restent l’intellect, les principes et les valeurs de vie des couples modernes qui réussissent parfois à se détacher de l’implicite relationnel induit par la dot. Chez la femme, l’enjeu culturel est de taille. Il est urgent qu’elle libère définitivement son partenaire masculin du symbole de son “achat”. L’argent, comme préambule à une vie à deux officielle, est bon à jeter aux calendes islamiques !
la dot est un outil pour jauger la puissance de l’homme
Les montants de la dot fluctuent-ils selon le temps et le lieu ?
La charia n’a jamais établi de règles de conduite fixées d’avance en matière de dot. Il existe cependant des recommandations dans le fikh de tous les âges, pour que cette dot reste “saine” et “raisonnable”. Les traditions d’argent autour de la dot sont donc différentes selon les pays et les époques. La dot est un dispositif social, ce n’est pas une fin en elle-même. Elle s’adapte à toutes les bourses, tous les niveaux de vie, toutes les classes sociales, etc. Il est impossible de l’isoler concrètement de l’homme qui la débourse, c’est une émanation symbolique de sa personne, quel que soit son coût. C’est pourquoi la dot est aussi, par conséquent, un outil pour jauger la puissance de l’homme.
La dot musulmane est-elle toujours une valeur forte en Occident ?
Curieusement, c’est le cas. Une dot “banale” pour nos compatriotes des Etats-Unis avoisine les 7.000 ou 9.000 dollars (entre 100.000 et 120.000 dirhams). Mais ce n’est qu’un constat car la dot est élastique et a toujours un rapport avec tous les biens de l’homme. Plus ces biens sont nombreux, plus la dot est élevée. Les cas particuliers existent dans l’autre sens, à savoir des hommes peu argentés qui déboursent de grandes dots.
Peut-on encore considérer, de nos jours, la dot comme un système économique féminin dans notre société ?
L’individualité des personnes est de plus en plus marquée. Les femmes travaillent et prennent leur destin en main. L’administration notariale se développe au Maroc.
Il est important de consolider l’acquis introduit dans le Code de la Famille en matière de partage des biens. Même la femme, psychologiquement, a besoin de séparer son être de son mari. Le partage des biens introduit cette coupure et délimite les personnalités de chacun, sans nécessairement provoquer des mésententes entre le couple.
L’argent crée une mutuelle dépendance
L’argent est-il structurant pour l’individu ?
L’argent permet de réguler les échanges et de s’acquitter de ses dettes. De ce fait, le paiement par l’argent est un bon moyen de maintenir l’écart nécessaire entre les individus. Ayant remplacé le troc des sociétés primitives, il représente cette part de soi-même donnée en échange d’un service, d’un achat, d’une acquisition… L’appréciation du montant échangé, en vue d’être équitable, témoigne bien de l’importance que revêt l’argent comme substitut des biens, comme don ou comme engagement des personnes. Tel achat considéré comme trop coûteux profite aux uns en lésant les autres, tel autre dit “soldé” représente une entente tacite entre deux partenaires. Untel se sentira vainqueur et un autre floué. La justice peut être amenée à trancher sur certaines questions. Ceci démontre l’importance que revêt l’argent dans l’économie interne, l’économie psychique des individus.
De quelle manière ?
Il représente cette part d’eux-mêmes laissée en échange d’un acte ou d’un bien. Il constitue donc un effort, un don d’eux-mêmes acquis par un effort, un travail, un sacrifice. Tel n’est pas le cas lorsque l’argent est gagné ou hérité sans effort ; sa valeur n’est alors pas la même. C’est dire que l’argent est fortement lié aux facteurs psychologiques et à l’investissement qui en est fait par l’individu.
Peut-on parler d’érotisation du corps par l’argent ?
L’argent fait partie de ce que l’on donne et ce que l’on retient. A ce titre, il prend place dans l’économie libidinale dès le jeune âge au cours de la sexualité infantile. Ainsi, au cours de l’apprentissage de la propreté, l’enfant apprend à retenir ses selles et à les donner lorsque la mère le met sur le pot, il le fait alors comme un cadeau. A cet âge, appelé “stade anal”, cette partie du corps est érotisée et s’accompagne de certains traits de caractère comme la retenue ou la prodigalité, la méticulosité ou le désordre, l’entêtement ou le relâchement, le plaisir lié à la saleté ou à la propreté. Autant d’attitudes opposées et conflictuelles qui témoignent du plaisir de retenir ou de relâcher. Ces réactions sont en grande partie inconscientes et accompagnent l’éducation de l’enfant, laquelle passe par son éducation sphinctérienne.
Ces réactions perdureront à l’âge adulte ?
Plus tard, les cadeaux corporels sont remplacés par les biens personnels et par l’argent. Le dépassement ou la fixation à ce stade conditionne des traits de personnalité qui se trouvent nettement marqués chez des patients que l’on qualifie d’obsessionnels par exemple. On connaît des personnalités attachées à l’ordre, craignant le moindre écart ; on connaît aussi l’attachement à l’argent chez certains ou au contraire, le plaisir lié à la dépense, aux excès chez d’autres.
Comment apparaît la problématique de l’argent et de l’amour sur votre divan ?
Dans ma pratique, l’argent est le témoin de l’investissement des patients pour faire un travail sur eux-mêmes. Il permet, en s’acquittant d’un dû, d’aller plus loin dans une liberté de parole. Dans leurs histoires individuelles, les patients révèlent que l’amour véritable est désintéressé, certains donnant sans compter. Mais le plus souvent, en tant que cadeau, l’argent est la marque d’un geste daté qui crée une dette et un lien. Le cadeau engage celui qui le donne mais aussi celui qui le reçoit et l’accepte. De ce fait, l’argent lie les partenaires dans une mutuelle dépendance qui va au-delà des questions physiques. Il en va tout autrement lorsque l’argent porte non pas sur l’amour mais sur le désir sexuel. Il est alors en rapport avec le corps et devient non pas un don ou un partage mais l’équivalent d’un achat, d’une propriété, d’un bien. L’être humain ne peut cependant se réduire à cette seule dimension. L’argent est bien le reflet de la façon dont des individus mènent leur vie, en dépensant ou en épargnant, en réussissant ou en mettant en péril leur vie. Autant de facteurs qui mettent l’accent sur ce qui relève de la responsabilité individuelle.
Source : Karim Serraj - Femmes du Maroc