Après dix ans de combat, la pilule du lendemain a enfin été autorisée au Maroc. Méconnue, décriée, elle risque de bouleverser le comportement sexuel des Marocain(e)s.
“Je dis un grand bravo à Madame la ministre, se réjouit Hakima Himmich, présidente de l’Association de lutte contre le sida. D’autres ministres de la Santé ont refusé la mise sur le marché de la pilule du lendemain, mais Yasmina Baddou a eu le courage d’autoriser cet outil de santé publique”. En fait, il aura fallu attendre près d'une dizaine d'années et trois remaniements ministériels pour que la pilule (du
lendemain) passe. Le grand public l’a appris lors d’une intervention de la colombe de l’Istiqlal à la radio : “Deux laboratoires ont reçu l’autorisation de mise sur le marché (AMM, ndlr) de la pilule du lendemain”. Et celle-ci, qui sera commercialisée dans les jours à venir, est le premier médicament autorisé sous l’ère Baddou. Tout un symbole. “C’est une question qui lui tenait particulièrement à cœur. Ce n’est pas un hasard si c’est le premier dossier validé par la Direction du centre du médicament”, nous révèle l'un de ses proches collaborateurs.
Dix ans de combat
Retour en arrière. Nous sommes en 1999. Le laboratoire Sothema, pionnier en la matière, dépose son dossier au ministère de la Santé et attend un aval… qui ne viendra pas. Contacté à plusieurs reprises par des militants associatifs et par la direction de l’industrie pharmaceutique, le ministre de la Santé de l’époque (Thami Khyari, dirigeant du Front des forces démocratiques) répond laconiquement : “C’est à l’étude…”. Seule une revue spécialisée fait état de la demande, qui passe pratiquement inaperçue dans la presse nationale. Mais pas du côté du Parlement : lors d’une séance parlementaire dédiée aux questions orales, des députés interpellent le ministre de la Santé du gouvernement Youssoufi. “Pour certains élus, il s’agissait tout simplement d’attaques politiques, se souvient Mohamed Yacoubi, gynécologue et président de la Société marocaine de fertilité et de contraception (SMFC). D’autres ont fait l’amalgame avec la pilule abortive. Cette conjonction a finalement retardé, voire empêché, l'autorisation de mise sur le marché”.
Du côté des professionnels, la résistance s'organise. “Nous avons expliqué la différence, nous avons multiplié les plaidoyers, nous nous sommes même positionnés sur le créneau consensuel de la planification familiale, mais en vain”, poursuit Mohamed Yacoubi. Car le ministre joue la montre, préférant léguer la patate chaude à son successeur. Pendant ce temps-là, chez nos voisins du Maghreb, la pilule est déjà mise sur le marché. Le Maroc, retardataire, est ainsi devancé par l’Algérie, la Tunisie, la Mauritanie et même la Libye. Contacté en 2003 par un laboratoire international, qui lui offre plusieurs échantillons gratuits de la fameuse pilule, le professeur Yacoubi n’a d’autre choix que de les laisser périmer dans une armoire, faute d’autorisation. “On nous reprochait de vouloir favoriser la débauche, alors qu’il ne s’agit que d’un élément supplémentaire dans la maîtrise de la contraception”, se souvient ce membre de la SMFC.
Une pilule qui change la vie
La pilule du lendemain vient s’ajouter à la liste des nombreux moyens de contraception existant sur le marché. Mais contrairement à sa cousine, la pilule contraceptive, qui est utilisée au quotidien, la pilule du lendemain ne sert que pour les “urgences”, dans les 72 h suivant un rapport non protégé. “Elle agit comme une pilule contraceptive classique en empêchant l'ovulation, la fécondation ou l'implantation de l'ovule fécondé. Par contre, elle ne peut pas arrêter une grossesse déjà implantée”, nous explique ce gynécologue. Dans les faits, la pilule du lendemain, c’est aussi une révolution, un comprimé unique qui peut changer une vie. “Avant, je me faisais livrer ma pilule de France. On ne sait jamais, on peut avoir un rapport non prévu, un préservatif percé”, souligne Nadia, célibataire, cadre trentenaire dans un établissement bancaire. Pour Najia Rguibi, pharmacienne et journaliste médicale, la pilule du lendemain sert aussi aux femmes mariées. “Beaucoup de femmes oublient de prendre leur pilule quand leur mari est absent, affirme-t-elle. Cela arrive aussi lors de la nuit de noces. Celle-ci est fixée d’avance, ce qui n’est pas le cas du cycle de fécondité de la femme. Du coup, certaines se retrouvent enceintes sans le vouloir”. En tout cas, au niveau des laboratoires, on croit autant aux vertus du produit qu’à ses débouchés. “Nous avons mobilisé notre force de vente pour l’occasion, ainsi qu’un budget marketing conséquent”, nous révèle ce dirigeant de laboratoire. Du côté de l’Association marocaine de planification familiale, sur le pied de guerre avant même l’annonce de la (bonne) nouvelle, on s’est déjà approvisionné auprès du laboratoire avant de répartir les stocks dans les 25 antennes du pays. “Il existe une forte demande pour les tests de grossesse, ce qui montre que la contraception est une préoccupation grandissante. Nous mettrons donc la pilule du lendemain gratuitement à disposition des femmes en âge de procréer”, promet Mohamed Graigaâ, président de l’AMPF. Autre avantage de la pilule miracle, elle réduirait considérablement le nombre d’avortements, “qui se déroulent souvent dans des conditions anarchiques et gonflent les statistiques de la mortalité maternelle”, ajoute notre homme.
Une pilule trop chère
Autant d’arguments qui font que, dix ans plus tard, de l’eau a coulé sous les ponts. Même les voix réputées conservatrices ont mis de l’eau dans leur vin. C’est notamment le cas du PJD : “À titre personnel, je suis contre l’avortement après deux mois, quand le fœtus est déjà constitué, commente Abdelaziz Rebbah, secrétaire général de la jeunesse du parti islamiste. Mais la pilule du lendemain ne pose pas de problème, car n’importe qui peut commettre une erreur. Son utilisation est aussi pertinente dans le cas d’agressions sexuelles”. Problème(s) : au Maroc, la pilule du lendemain n’est délivrée (en théorie) que sur ordonnance médicale, alors que l’OMS en prône la vente libre. Mieux, en France, elle est mise à disposition des mineurs dans les lycées…“Quand on sait que la pilule doit être prise dans les 72 h suivant le rapport, il faut trouver le temps de prendre rendez-vous avec le médecin, d’y aller… Le fait d’exiger une ordonnance est contradictoire avec le principe de pilule d’urgence”, se scandalise ce gynécologue. Côté prix, la pilule se vendra aux alentours de 100 DH. “Trop cher”, de l’avis de nombreux praticiens et utilisateurs potentiels, inaccessible aux petites bourses, qui risquent de s’en détourner. Et pour cause, “la pilule du lendemain n’est jamais qu’une variante plus dosée de la pilule contraceptive, disponible à partir de 10 dirhams”, souligne ce pharmacien. “On risque fort de continuer à faire comme dans le passé, c’est-à-dire administrer au patient plusieurs pilules contraceptives normales, ce qui a le même effet qu’une pilule du lendemain”. Dernière réserve : aucune campagne de sensibilisation n’a été entamée par le ministère de la Santé. Une manière de ménager la chèvre et le chou ?
Source : Youssef Ziraoui - Telquel on line