
Dans un Maroc tiraillé entre la modernité et les traditions, on accouche de plusieurs manières différentes selon son éducation, ses moyens et sa localisation. Il n’existe donc pas une réponse unique à cette question, mais le problème de la maternité est posé depuis des décennies chez nous. La mortalité infantile et maternelle lors de l’accouchement ou aux suites de celui-ci a toujours été révoltant. Les chiffres font peur. Aperçu de cette réalité à travers quelques données et les témoignages de femmes ayant accouché à la maison, dans un hôpital de la ville ou encore dans une clinique…
Dans les grandes villes, quand on en a les moyens financiers, on peut accoucher en clinique. Les gens plus simples choisissent l’hôpital, mais certaines femmes encore, par ignorance, préfèrent accoucher chez elles, encadrées par une proche qui s’improvise sage-femme ou a appris ce métier sur le tard. A la campagne, la norme est d’enfanter chez soi, parce que les dispensaires et centres de santé sont rarement à proximité. Combien de femmes sont mortes avant même d’y arriver, à l’arrière d’une voiture ou d’une charrette ? Condamnées à accoucher chez elles, beaucoup se vantent de leur capacité à accoucher sans crier. Rares sont celles qui ont vu un médecin durant leur grossesse et elles ont souvent des carences non traitées en fer ou en minéraux qui les rendent plus fragiles au moment de la délivrance. De ce fait, mourir en accouchant dans les campagnes est chose courante au même titre que mourir après l’accouchement suite à une hémorragie ou une infection.
Si certains jugent que le taux de mortalité maternelle est relativement bas par rapport à d’autres pays en développement, il n’en demeure pas moins que cette réalité est tout simplement inacceptable. 227 décès pour 100.000 naissances, annonçaient les résultats de la dernière enquête élaborée à ce sujet en 2003-2004 par le ministère de la Santé. Des résultats qui restaient conformes à ceux enregistrés par l’enquête Papchild réalisée en 1997 ayant révélé un taux de 228 décès pour 100.000 naissances. Rien ne bouge, donc. Rien ne se fait pour améliorer cette réalité dans un pays où la maternité est sacralisée et où pour beaucoup encore, elle est le seul accomplissement de la femme. “Faites des enfants, tout se passera bien, incha allah”, semble être la devise. Parce que si certaines citadines sont parfaitement encadrées du début de leur grossesse à l’accouchement et suivies même après ce dernier, ne risquant de ce fait pas de complications, elles sont des privilégiées. Accoucher en toute sécurité et dans les meilleures conditions qui soient devrait être un droit. Pourquoi est-ce relégué au dernier plan ? Une histoire de femmes, encore, jugée par conséquent comme non-prioritaire ? La maternité est une question d’actualité qui mérite que l’on s’y penche, que l’on y consacre les moyens nécessaires et que tous y soient impliqués.
Les témoignages recueillis relatent des accouchements en ville, à Casablanca. Ils se sont déroulés au cours des quatre dernières années et se sont bien passés. Ils mettent néanmoins l’accent sur les différences que vivent les femmes selon leurs origines et leurs classes sociales. Alors que la prise en charge médicale devrait relever du domaine de l’élémentaire, elle semble relever du luxe. On observe par ailleurs que c’est souvent par ignorance ou pour des raisons de pudeur et d’angoisse que les femmes qui n’habitent pas loin d’un hôpital choisissent d’accoucher chez elles. Très peu sont informées sur la manière dont se déroule un accouchement. Par ailleurs, la croyance voulant que les femmes mourant lors de l’enfantement aillent tout droit au paradis, étant considérées comme des martyrs, ne fait qu’accentuer un esprit fataliste qui, en définitive, perpétue le statu-quo.
J’ai accouché chez moi : Khadija, 17 ans, un garçon.
Mariée à treize ans, je suis tombée enceinte un an après, soit juste après avoir eu mes règles. Mon mari et moi avons quitté Ouarzazate pour venir vivre à Casa, dans le quartier Cuba, près de la mosquée Hassan II. Moi, je ne savais pas comment on pouvait tomber enceinte, je savais juste que quand je serais mariée, ça viendrait, c’est ce qu’on m’avait dit. Et que quand je n’aurais plus mes règles, il fallait que je le dise à la tante de mon mari. C’est ce que j’ai fait. Mon mari m’a dit que je pourrais accoucher soit à l’hôpital, soit que sa tante se chargerait de tout. J’ai choisi de le faire à la maison parce que peu habituée à sortir, tout cela me faisait peur, et puis j’avais entendu dire que le médecin était un homme à la clinique : je ne pouvais pas me mettre nue devant lui, quand même ! La tante de mon mari qui était qabla de son métier m’a dit que dans neuf mois, je ressentirai de grandes douleurs et que là, je devrais l’appeler. Je n’ai pas vu de médecin durant ma grossesse, et un soir, à la date prévue, j’ai commencé à avoir très mal au ventre. Je n’ai pas voulu le dire au début, je me disais que ça allait passer, que c’était supportable, que je dérangerais la qabla que quand la douleur deviendrait intenable. Ça a duré toute la nuit, presque. Je ne voulais pas aller me coucher, je ne faisais que nettoyer la maison et marcher. Comme je perdais de l’eau, j’avais mis une serviette dans ma culotte et de temps en temps je l’essorais au-dessus de l’évier puis la remettais. Mon mari a appelé sa tante qui est venue. Elle m’a emmenée dans le petit salon et m’a fait allonger par terre sur une paillasse. Elle est venue s’asseoir derrière moi et m’a relevée le torse pour que je m’appuie sur elle. Je ne la voyais pas mais elle me parlait et me disait de ne pas avoir peur, de me détendre ; elle disait des prières et que Dieu allait m’aider. Elle avait posé une bassine vide à côté de nous, une paire de ciseaux tout neufs et une carafe d’eau. Elle avait mis des gants. Ma belle-sœur restée avec nous me posait une serviette mouillée sur le front. Ma tante m’a dit de respirer fort et de pousser doucement. Elle appuyait en haut de mon ventre pour faire descendre le bébé. J’avais encore mal, comme quand je marchais juste avant. Elle m’a dit que j’avais été courageuse parce que j’avais fait tout le travail toute seule pendant la nuit. C’est vrai que le bébé est sorti assez rapidement. Quand elle a senti qu’il descendait, elle et venue devant moi pour le prendre. Je l’ai entendu crier. Elle, elle a coupé le cordon avec les ciseaux et l’a jeté dans la bassine, puis elle a jeté aussi un gros morceau de chair qui était sorti de moi. Après, elle a regardé les yeux et les oreilles du bébé, a mis un médicament rouge sur son nombril et a enlevé ses gants avant de se laver les mains. Elle a l’a mis dans un drap et me l’a donné. Puis elle a posé un sac de sable sur mon ventre pour que j’aie moins mal et aussi, je crois, pour que mon ventre dégonfle et retrouve sa forme d’avant. Elle a aussi fait chauffer un peu de lavande qu’elle a mis dans un tissu qu’elle a noué. Je l’ai mis dans ma culotte pour apaiser les douleurs.
En fin de compte, cet accouchement ne m’a pas fatiguée. Trois jours après, même si tout le monde me disait que j’étais folle, j’étais debout et je m’occupais de la maison. Tout s’est bien passé et je crois que j’ai eu de la chance parce que ce n’est pas toujours le cas. La tante de mon mari n’a pas voulu être payée pour son travail. Pour la remercier, les gens donnent généralement 200 ou 300 dirhams. Nous, on a confectionné un plat de rfissa qu’elle a emportée chez elle, et on lui a offert du sucre. Peut-être que pour les prochains accouchements, j’irais à l’hôpital, je ne sais pas encore. A Casablanca, aujourd’hui, très peu de femmes accouchent avec une qabla…
J’ai accouché à l’hôpital : Safia, 24 ans, une fille.
Dès que j’ai su que j’étais enceinte, je suis allée à l’hôpital où un médecin s’est occupé de moi. Je le voyais une fois par mois. J’ai fait les analyses nécessaires pour surveiller mon taux de sucre, de sel et tout, et j’ai pris des médicaments pendant deux mois pour ne pas manquer de fer. Je partais toujours à l’hôpital avec ma mère parce que mon mari était très pris par son travail. D’ailleurs, très vite elle s’est installée à la maison pour s’occuper de moi. Le médecin m’avait dit de l’appeler dès que j’aurais des contractions. Une après-midi, j’ai perdu les eaux, mais sans avoir de contractions. Mon mari et ma mère m’ont emmenée à l’hôpital. Le col de l’utérus avait commencé à s’ouvrir. Le médecin était là, la sage-femme aussi. Il m’a examinée et on m’a descendue aussitôt en salle d’opération pour une césarienne. Cela m’a rassurée qu’on fasse l’opération ; on m’avait dit que l’accouchement par voie naturelle était risqué, faisait souffrir et pouvait durer des heures. Là, avec l’anesthésie, je n’ai rien senti. On avait mis un drap qui me cachait tout. Il y avait la sage-femme et le médecin. Elle, elle avait des gestes un peu brusques, elle n’était pas très douce. J’ai entendu le bébé crier puis on me l’a donné avant de le reprendre pour vérifier qu’il était en bonne santé. J’étais dans une sorte de brouillard. Je me souviens qu’après, on m’a emmenée dans une chambre où il y avait une autre femme qui venait d’accoucher et plein de gens venus la voir. C’était l’heure des visites. Ma mère est venue près de moi, mon mari est arrivé un peu après. Ils ont donné 50 dirhams à chacune des deux infirmières pour qu’elles s’occupent bien de moi et du bébé et c’est vrai qu’elles ont été très gentilles. Dans cette chambre, je suis restée cinq jours. Ma mère avait amené un matelas qu’elle avait posée sur le sol et elle dormait avec moi. Mon mari nous amenait le petit déjeuner chaque matin et le déjeuner et le dîner parce qu’à l’hôpital ils ne donnaient pas grand-chose à manger. Il n’avait pas le droit de rester plus d’une heure à chaque fois, sauf le soir où on le laissait une à deux heures de plus parce qu’il avait donné une tadouira aux infirmières de l’étage qui fermaient les yeux. Comme on était deux patientes dans la chambre, les hommes ne faisaient que de petites visites et ne pouvaient pas passer la nuit, ce qui était un peu frustrant. Le médecin venait deux fois par jour pour m’ausculter. Il m’a prescrit des médicaments. Mon mari est allé les chercher à la pharmacie et me les a rapportés. Le service de l’hôpital était bien. Aujourd’hui, mise à part peut-être la nourriture, l’hôpital est, je pense, aussi bien qu’une clinique. On peut sonner s’il y a le moindre problème et les infirmières viennent aussitôt, mais il paraît que les gens qui n’ont pas de quoi donner la pièce ne sont pas aussi bien encadrés.
J’ai accouché à la clinique : Selma, 32 ans, une fille.
J’ai la chance d’avoir pu accoucher à la clinique. Je dis bien “la chance” parce que j’ai conscience que tout le monde ne peut pas se le permettre chez nous. Il faut en avoir les moyens. Et quand je dis moyens, c’est beaucoup d’argent parce que là-bas, certes on est encadrée de très près, on ne manque de rien, mais tout est payant, absolument tout. Pendant toute ma grossesse, j’ai été suivie par un médecin en qui j’ai eu une confiance absolue. Jamais je n’ai douté de ses capacités. La nuit où j’ai perdu les eaux, je l’ai appelé sur son portable et il m’a dit d’aller à la clinique, qu’il les contacterait et que je serais tout de suite prise en charge. Dès que j’y ai mis les pieds, je n’ai plus eu à m’angoisser pour rien. Je connaissais déjà les lieux pour m’y être rendue une fois par semaine tout le huitième mois, puis une fois par jour à la fin de ma grossesse ; comme je faisais de l’hypertension, on me faisait là-bas régulièrement des contrôles. Le médecin avait aussi choisi de me faire un arrêt de travail de dix jours avant l’accouchement parce que j’avais pris beaucoup de poids et habitais loin de mon travail, ce qui me fatiguait et pouvait faire monter davantage ma tension.
A mon arrivée, donc, la sage-femme s’est occupée de moi. Elle était très efficace et très rassurante. On sentait qu’elle connaissait bien son métier. Elle a branché le monitoring, vérifié ma tension et les battements du cœur du bébé. Elle a aussi appelé le médecin qui était en route pour l’informer de mon état. Je n’avais pas de contractions et le col de l’utérus était à peine ouvert. Il en a conclu que le travail pourrait prendre des heures, ce qui serait risqué pour le bébé et pour moi, mais la décision me revenait. Quand il est arrivé, les contractions avaient commencé. Autour de moi, il y a bientôt eu le gynéco, la sage-femme, une infirmière et un anesthésiste. On m’a fait une péridurale pour que je ne sente pas la douleur. J’avais opté pour la césarienne, un peu à regret parce que j’aurais voulu accoucher par voie naturelle : j’avais pour cela assisté, sur les recommandations de mon médecin à des séances de préparations à l’accouchement, mon mari avait été présent aussi. Mais là, la césarienne s’imposait. C’est assez impressionnant parce que le médecin me disait ce qu’il faisait : “Je coupe, j’écarte, je fouille… votre fille a des mains magnifiques”. Ça a duré une demi-heure à peu près, puis on m’a tendu mon bébé pour que je l’embrasse. Après, il a fallu me recoudre. Pendant ce temps, la sage-femme amenait ma petite dans une salle voisine où le pédiatre, qui avait été appelé, attendait. Tout était très bien organisé. Il l’a pesé, a vérifié ses réflexes, regardé si son petit cœur battait bien. Après on la saucissonne, on la tend à papa pour un bisou et puis on l’emmène à la nurserie où on la change et on lui fait les soins nécessaires. Moi, j’étais passée dans une salle où il y avait plein d’appareils et où j’étais en observation pendant 40 minutes. Toutes les 10 minutes, la sage-femme venait vérifier mon pouls et mon rythme cardiaque. Après, elle m’a emmenée dans une des chambres disponibles - une mini-suite - où une infirmière et une assistante ont pris le relais. Si j’avais besoin de quelque chose, il suffisait que je sonne, elle venait aussitôt. Cela s’est vérifié à quatre heures du matin : j’ai entendu un bébé pleurer et j’avais peur que ce soit ma fille alors l’infirmière est allée voir. Le lendemain, à six heures du matin, j’ai demandé à voir mon bébé, on me l’a amenée. Dans la nurserie, on s’occupait très bien du bébé. La sage-femme m’a montré comment lui donner son bain et elle était là si j’avais besoin de lui poser des questions. Tout le monde était gentille et disponible. Avant que je vienne accoucher, on m’avait conseillé d’avoir un peu d’argent à leur donner. Je l’ai fait. Je ne vois pas ça comme “des pots de vin” ; ça me faisait plaisir parce qu’alors j’étais sûre qu’elles s’occuperaient bien de mon enfant et aussi parce que ça me gênait qu’elles doivent me faire ma toilette, par exemple. J’ai conscience, effectivement, que cela a amélioré mon séjour. En fait, ça rendait service à tout le monde.
Après, comme je recevais beaucoup de visites, j’ai demandé une chambre plus grande. Les suites étaient toutes occupées, il ne restait que la suite royale que j’ai prise. Au sortir de la clinique, la facture était salée. En fait, non, elle s’élevait sur le papier à 10.000 dirhams, soit ce que ma couverture médicale allait me rembourser, mais on a ajouté 12.000 dirhams au noir. Il faut dire qu’une nuit en suite royale s’élevait à 2.500 dirhams. Tout cela sans compter les six séances de préparations à l’accouchement qui duraient à chaque fois une demi-heure et coûtaient chacune 400 dirhams. Mais bon, tout s’est bien passé pour ma fille et pour moi, et en définitive c’est ce qui compte…
Source : Myriam Jebbor - femmesdumaroc.com